Le mot de Nadine Denize

Après quelques quarante années de carrière, nombre de spectateurs, d’auditeurs, d’élèves et d’amis, ont souhaité voir réunis l’ensemble des témoignages qu’il est possible de collecter sur mon parcours professionnel. Je me réjouis de voir réunies les traces live de mon passage dans le paysage lyrique par les technologies du CD et du DVD. La présente sélection est fondée sur le hasard de la présence d’un micro ou d’une caméra, mais aussi sur l’exigence d’une qualité technique raisonnablement acceptable aux oreilles contemporaines.
Mon cursus très classique, très hexagonal, du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris à l’entrée dans la troupe de l’Opéra de Paris, fut brutalement rompu par mon irruption en 1974 sur le marché international de l’art lyrique .
1600 représentations, concerts, et récitals, 50 rôles scéniques et 30 partitions de concert , en une demi-douzaine de langues, donnés dans une vingtaine de pays, en une centaine de théâtres lyriques et de salles de concert, ont témoigné de mon succès sur ce marché international .
Les noms de mes partenaires durant les deux premières décennies de ma carrière internationale nourriront la nostalgie des afficionados de l’art lyrique des années 1960-1990 : Birgit Nilsson, Gwyneth Jones, Léonie Rysaneck, Mirella Freni, Katia Ricciarelli, Jon Vickers, Luciano Pavarotti, Carlo Bergonzi, Alfredo Kraus, James King, Dietrich Fisher-Dieskau, Ruggiero Raimondi, José Van Damm, Théo Adam, Hans Sotin, Kurt Moll, Nicolaï Ghiaurov, James Morris, Herbert Von Karajan, Wolfgang Sawallisch, , Claudio Abbado, James Levine, Horst Stein, George Sebastian , Georges Prêtre, Daniel Barenboim, et Michel Plasson.
Je ne sais si j’ai suivi le chemin celles qui illuminèrent mon chemin artistique: Germaine Lubin, Martha Mödl, et Astrid Varnay. Je ne sais si j’ai pleinement répondu aux attentes de mes « Patrons » : Rolf Liebermann, Francesco Siciliani, Bernard Lefort, Alain Lombard et de Jean-Marie Blanchard. Je ne sais si j’ai pleinement répondu aux attentes de Klaus-Michael Gruber, Jean–Pierre Ponnelle, Christophe Nel ou d’Andreas Homoki, qui m’offrirent les plus grandes satisfactions scéniques. Je me souviens néanmoins de quelques unes de mes plus fortes émotions artistiques: Walküre à Orange avec Rudolf Kempe, le Requiem de Verdi en Aix avec Montserrat Caballé, le dernier Tristan de Jon Vickers à Chicago, La Prise de Troie à la Scala dans les costumes de Karl Lagerfeld, Kundry dans la mise en scène de Jean-Pierre Ponelle à la Halle aux Grains et ma première production de La Damnation de Faust signée de Maurice Béjart.
Certains de mes plus fervents admirateurs ont pu regretter ma relation quelque peu ténue avec les médias. Je confesse ne pas avoir su sacrifier à l’intérêt des médias pour le look et ne pas avoir perçu toutes les vertus du crossover. Je confesse ne pas avoir su choisir entre la version old fashionned de la diva (fourrures et diamants) et la version « libérée » de la diva (jeans et baskets). Je confesse avoir délibérément opté pour la troisième voie, celle du travail obstiné et de la persévérance à faire reconnaître ma conception sans doute héroïque – « pharaonique » a écrit un critique -des rôles auxquels ma voix me prédestinait.
Les mutations dont j’eus parfaitement conscience – fin de la souveraineté du chanteur au profit du chef d’orchestre puis du metteur en scène, recul de l’influence des afficionados au profit d’un grand public moins initié, « jeunisme » imposé par la concurrence du cinéma et de la télévision – pourraient me conduire à quelques considérations sur la décadence qui frapperait aujourd’hui l’art lyrique, voire à des condamnations portant sur une hérésie majeure telle que la sonorisation de certaines salles d’Opéra.
Je préfère me souvenir que la presse italienne et américaine a bien voulu m’appeler « Madame Berlioz »sans doute pour signifier que la Nature m’avait dotée de la tessiture et de la déclamation épique exigée par Berlioz. Je préfère me souvenir des spectateurs qui viennent encore aujourd’hui me faire signer des photos de productions de Parsifal ou de Don Carlo au National Theater de Münich ou au Deutsche Oper de Berlin , il y a trente ou vingt-cinq ans ! De tels témoignages de fidélité, d’estime, d’attachement, en un mot de considération, sont le véritable couronnement de ma carrière. Ils sont aussi un démenti à ceux pour qui il aurait été impossible de chanter Wagner et Richard Strauss avec succès devant un public germanique sans être, jusque dans les années cinquante, allemande et, depuis les années soixante–dix, américaine .

Je ne méconnais pas les progrès intervenus dans l’enseignement du chant en matière de maîtrise des langues, de technique solfègique, de culture générale, mais je maintiens que seule une technique vocale forte, approfondie et entretenue, permettra aux jeunes chanteurs de respecter les œuvres majeures du musée qu’est désormais l’art lyrique. Je maintiens que seule l’austérité de leur mode de vie leur permettra de résister aux stress de la scène, aux stress de la mobilité géographique désormais incontournable, et peut-être aussi aux stress de l’attrait que ceux qui l’ignorent, appellent la vie dorée des stars. Ce sont ces principes sévères, et sans doute rétrogrades, que je propose à mes élèves et, notamment, à ceux du Conservatoire Royal de Bruxelles et de la Scola Cantorum de Paris.
NADINE DENIZE, aôut 2012